Comment, avec humour, parler du désastre ! Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève interrogent la fragilité de la condition humaine dans une pièce d’anticipation foisonnante, joyeuse et pop !
Propos recueillis par Françoise Laeckmann
Un ovni musical venu d’ailleurs
Partout l’on parle de décroissance et d’assèchement des ressources naturelles, pourtant les hommes n’ont jamais été aussi forts, performants ni aussi nombreux. C’est dans cette atmosphère de film d’anticipation loufoque où l’on change d’organe comme d’opérateur téléphonique, que les personnages cherchent à profiter du progrès scientifique avant l’extinction finale. Car un astrophysicien vient de faire une découverte qui va bouleverser le monde : l’univers qui était en
expansion depuis toujours est en train de s’éteindre !
Entre comédie musicale et fable dystopique, Happy Apocalypse de Jean-Christophe Dollé suit la
famille Crawling, confrontée à la mutation de la petite dernière, Perle, mi-femme, mi-reptile. Rencontre du 3e type.
À travers Perle, premier enfant hybride de l’humanité, vous interrogez l’hybridation et le transhumanisme. Jusqu’où peut-on transformer l’humain pour qu’il survive… ?
Jean-Christophe Dollé : C’est une question très actuelle. La science est capable de faire des miracles. Il y a quinze ans, imaginer des puces électroniques implantées dans les cerveaux ou des transplantations d’organes animaux vers l’humain aurait semblé relever de la science-fiction. Les
nouvelles technologies peuvent donc permettre à l’humanité de survivre longtemps. Mais la question est de savoir ce que nous voulons faire du pouvoir qui est entre nos mains. Comme
le disait Montaigne : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. »
Aujourd’hui, on se retrouve parfois dans des cercles vicieux. On a besoin de climatisation parce qu’il fait trop chaud, mais elle contribue aussi au dérèglement climatique. Il faudra apprendre à faire autrement. C’est ce que nous essayons de mettre en jeu dans le spectacle, sans apporter de
réponse toute faite.
À côté de ces questionnements, je reste un passionné de science-fiction et d’astronomie. La question est donc : qu’allons-nous devenir ? Quel avenir voulons-nous pour l’humanité ? Le rapport à la nature est essentiel. Avec le personnage de Perle, hybride d’humain et de varan de Komodo, nous revenons à notre part animale, archaïque. Cela ouvre un espace où poésie, imaginaire et science peuvent rejoindre la fiction. En tant que créateur c’est le lieu qui m’intéresse le plus et que je désire partager avant tout.
Votre spectacle mêle théâtre, électro-pop et scénographie spectaculaire. Comment faire pour que cette profusion reste au service du récit ?
Clotilde Morgiève : Nous voulions que tous les éléments du spectacle soient reliés. Musiciens, comédiens, lumière, décor.
Nous avons donc travaillé près d’un an avec les créateurs de la compagnie, en cherchant le lien entre le visuel et le sonore, et la place des comédiens dans le décor. Celui-ci et la musique devaient
rester vivants, presque devenir des personnages à part entière.
Le spectacle parle de décroissance, de fragilité, mais aussi de solidarité, de tolérance et de liberté d’être soi-même. Pourquoi choisir l’espoir plutôt qu’une véritable apocalypse ?
Jean-Christophe Dollé : Parce que la fragilité est au coeur même du spectacle. C’est presque une question politique : jusqu’à quand allons-nous continuer à vouloir de la croissance à tous les niveaux — économique, humaine, corporelle ? La croissance perpétuelle a nécessairement une
limite. Le jour du dépassement en est une métaphore concrète.
Nous avons imaginé que l’univers, après avoir été en expansion depuis toujours, commençait à se contracter. Cette idée nous permet de parler de décroissance, de fragilité et de ce qui adviendrait de nous si nous repartions dans le sens inverse…
Clotilde Morgiève : Cette réflexion rejoint aussi les bouleversements portés par les nouvelles générations. Elles remettent en question les archétypes, les modèles de société, le patriarcat, les
catégories de genre. Elles nous obligent à faire preuve d’humilité.
Perle est elle aussi en mutation. Son évolution vers l’animal est une métaphore de cette hybridation et des nouvelles voies que l’humanité cherche pour exister et survivre. Un des grands mantras du spectacle est : « Nous sommes inclassables. »
Jean-Christophe Dollé : Finalement, notre espoir est peut-être là : accepter que l’humain n’est pas une définition figée. Pour survivre, il devra peut-être accepter de se réinventer.Â
