Loraine Dambermont (re)cherche la bagarre

Par Catherine Makereel, Journaliste au pôle Culture au SOIR

En détournant des vidéos de bagarres et clashs en ligne, la chorégraphe compose une danse explosive qui dissèque l’absurdité de la violence ordinaire. “T’façon, on est en 2012” est lauréat des Prix Maeterlinck de la Critique et “Toujours de 3/4 face!” sera à Uccle samedi.

 

omposer avec des notes de musique, c’est normal. Banal. Surfait. Loraine Dambermont, elle, écrit ses partitions avec des injonctions à la bagarre. A la place d’un do ? Des bribes de voix, des éclats de colère, des insultes, des menaces. A la place des noires ? Des « bam ! », des « Ferme ta gueule ! ». A la place des croches ? Des mots qui fusent comme des coups de poing. A la place de la mélodie ? Des tuyaux pour se bastonner, des défis lancés à la caméra dans des surenchères de clashs en ligne, des postures de mâles en surchauffe, qui bandent les muscles comme on tend les cordes de son violon.

 

Toutes ces tonalités de virilité survoltée, la danseuse et chorégraphe belge les sample et les agence sur une portée qu’elle interprète avec son instrument préféré : le corps. En solo dans Toujours de 3/4 face (performance stupéfiante qui compte déjà plus de 70 représentations dans 20 pays) ou en trio dans T’façon, on est en 2012, qui vient d’être élu « coup de cœur » de l’année par les Prix Maeterlinck de la Critique, Loraine Dambermont joue de ces impulsions virilistes dans des chorégraphies ultra-physiques, tendues, explosives. Les mots deviennent des rythmes et des ballets. A force d’être triturés, répétés, décalés, usés jusqu’à l’os, ces flots de violence deviennent à la fois absurdes et familiers. On ressort estomaqué par la prouesse physique, mais aussi interpellé par la banalisation d’une violence qui infuse les réseaux sociaux dans un vacarme d’indifférence.

 

Johnny Cadillac

Formée au hip-hop dans sa jeunesse, puis dans des écoles comme Codarts à Rotterdam et De Teaterschool à Amsterdam, l’artiste d’origine liégeoise s’inspire notamment du popping, basé sur la contraction et le relâchement rapides des muscles, ce qui donne ce côté détonant à ses chorégraphies. Un jour, la jeune femme tombe sur une vidéo en ligne de Johnny Cadillac – sosie belge de Johnny Halliday – qui raconte ses « années bagarre ». Dans ce tuto d’une brutalité décomplexée, l’ancien karatéka dispense des conseils qui délaissent très vite le principe de self-défense pour inviter aux coups les plus bas. « En l’écoutant, j’ai tout de suite vu les samples, la rythmique. »

 

La chorégraphe compose une maquette sonore puis la transpose dans des micromouvements d’une précision et d’une puissance diaboliques. « C’est comme un mur qui se resserre, qui me pousse, et crée des mouvements de plus en plus rapides, petits. » Un premier opus au franc succès que Loraine Dambermont intègre au projet Mes années bagarre, qui se décline en trois volets : self-défense, provocation, attaque. Pour le deuxième chapitre, T’façon, on est en 2012, l’artiste se penche sur une autre vidéo virale : le clash des Lopez. « La famille Lopez, ce sont les pionniers du clash en ligne », analyse la chorégraphe. « Aujourd’hui, on se clashe en story, comme les rappeurs Booba ou Kaaris, mais les Lopez, en 2012, ont été précurseurs. Ils sortaient leur petite caméra, se mettaient torse nu, se lançaient des insultes et publiaient sur YouTube. » Aujourd’hui, il existe des parodies de ces clashs qui faisaient se fâcher tout rouge ces hommes de Clermont-Ferrand qui s’invectivaient à coups de « T’vas voir c’est qui les hommes ! », de moult « Tapettes ! » et autres injures désinhibées.

 

La colère des corps

« J’ai tout de suite vu le son, l’intonation, la rythmique, la colère dans les corps. J’ai vu du mouvement. » Vient ensuite l’idée du « biiiip » par-dessus certaines horreurs, ce qui ajoute une couche de mélodie. Formée à l’humour et à l’absurde grâce à la compagnie danoise Mute Comp. Physical theater, Loraine Dambermont instille une ironie ravageuse au milieu de cette folle testostérone. Notamment, quand les danseurs transforment des scènes de combat en ébats de plus en plus érotiques. Ou dans ce final grandiose de la Brabançonne à la flûte à bec. « La flûte à bec, c’est ce qui apparaît quand on demande, sur internet : ❝Quel est l’instrument le moins viril ?❞ », sourit l’artiste. « Il y a la forme ambiguë de la flûte à bec bien sûr. Mais c’est aussi ce qu’on donne aux enfants qui apprennent la musique à l’école. » Clin d’œil pour dire qu’on retourne dans la cour de récré ?

 

Au fil de ses créations, l’artiste s’interroge sur son propre rapport à la violence : « Je me suis rendu compte que mon rapport à la danse était fait de violence. Je ne suis pas douce avec mon propre corps et je me suis souvent blessée. Sur scène, même si on a des protections et des techniques pour se préserver, on se fait vraiment mal. Je me suis déjà demandé pourquoi je m’inflige ça, alors que personne ne me demande de me mettre à des endroits pareils. » D’une génération plus jeune, les danseurs Maxime Cozic et Jacob Börlin ont fait bouger la chorégraphe sur ce terrain : « Ils sont plus doux, plus à l’écoute de leur corps. Ils ont eu des cours de soin à l’école et me disent par exemple : ❝Peut-être que là, on n’est pas obligé de frapper le sol si fort.❞ Ils m’aident à avoir une approche différente. » Ensemble, ils déconstruisent, sans jamais rien souligner, les postures, l’assurance, les démonstrations bravaches, pour laisser affleurer une vulnérabilité plus puissante que les gros bras et les poings serrés.