Pour son sixième album en studio, Saule décline ses états d’âme en proposant une douzaine de chansons claires-obscures, qui partent de ce constat : si les temps sont durs, on peut choisir de « danser au beau milieu des ombres ».
Vingt ans, déjà, que Saule, né Baptiste Lalieu, trimbale en studio et sur scène sa silhouette de bon gros géant et sa voix d’homme-enfant. Avec La Source, produit par Benoît Leclercq, le voici délivrant une douzaine de chansons claires-obscures, assez souchoniennes, certaines habitées par des angoisses personnelles, des démons de sa vie d’avant (jalousie, crises de panique, mal de vivre, peur de mourir…), d’autres faisant l’éloge du retour au calme et de la lenteur sereine. Comme si Saule, l’air de rien, changeait de peau, entrait dans un nouvel âge, lui qui sera bientôt quinquagénaire (en 2027).
Au milieu de ces ballades un peu pop, trois duos (avec Lovelace, Teona, et Christian Cantos). Et quelques éclairs. Une chanson triste et douce (Une demi-vie), égrenée au seul piano. Une irrésistible fanfare noctambule (Le blues de la nuit blanche). Et, pour refermer l’album, une profession de foi, un grigri contre le mauvais sort, qui dit que pour conquérir la lueur et raviver l’aube, Il suffit d’une chanson.
Pour évoquer ce sixième opus en studio, Saule nous fixe rendez-vous à Lasne, sur la scène du festif Rideau rouge, lieu fondateur, pour lui, nous assure-t-il. « C’est un peu le ring de chauffe de mes concerts, de mes nouveaux albums… » Baptiste s’installe sur un fauteuil, en forme de trône royal. Il est ici chez lui.
La Source côtoie l’ombre et la lumière…
Au début, il y avait beaucoup d’obscur, dans cet album… et d’ailleurs, à l’origine il devait s’appeler Trouble. Mais à un moment, je me suis rendu compte que j’étais en train de faire un disque méga plombant. Alors j’ai eu besoin de distiller de la lumière. D’autant que dans ma vie, alors que l’album se dessinait, la lumière était en train de revenir. Et cette lumière s’est alors naturellement glissée dans l’album. La chanson La Source est arrivée comme ça. Ou plutôt revenue, car je l’avais carrément oubliée. Ce sont mes gamins qui m’ont rappelé son existence… eux qui se disent les deux plus grands fans de Saule. Pour cet album, j’avais entre 80 et 100 chansons, en mode démo. Comme je compose quasi tous les jours, il y a des chansons qui dorment parfois longtemps. Et beaucoup de chansons ne sortent pas. J’ai fait des collaborations avec des artistes, comme Noé Preszow, ou Antoine de Girls in Hawaii, et ce n’est jamais sorti. Le choix s’est fait par la thématique générale. Avec les chansons de cet album, il y avait l’idée d’un retour aux sources.
Dans certaines chansons, vous évoquez votre part obscure, de façon parfois très intime.
C’est le cas avec la chanson Fallait que ça sorte. Ma chérie, en entendant la musique, m’a poussé à écrire avec mes tripes, et que je lâche mes phobies, ma noirceur… Je pense que plus on est intime dans une chanson, plus ça touche à l’universalité, en tout cas souvent. Je me dis aussi qu’à force de sonder toute cette noirceur, ça peut aider des gens. Certaines chansons que j’ai écoutées, dans le passé, m’ont aidé dans des moments difficiles, c’était comme des sparadraps sur certaines blessures. Je pense à Quand j’serai KO, de Souchon, ou Manu, de Renaud. Alors si à mon tour, je peux être le sparadrap de certaines personnes…
Danser au beau milieu des ombres, dit une autre chanson. C’est un peu le programme de cet album ?
C’est une chanson importante. Au moment où je me voyais dans un album sombre, il s’agissait de s’y retrouver, au sein de la morosité. Coluche expliquait que si les Français avaient choisi le coq comme emblème, c’est parce que c’est le seul oiseau qui, même les pieds dans la merde, continue à chanter. Danser au beau milieu des ombres, c’est un peu ça. Un exemple de résilience, quoi. On a des emmerdes ? On va quand même danser dessus. C’est une chanson qui invite à arrêter de s’apitoyer.
Une demi-vie, qui évoque la vie d’après la séparation conjugale et la garde partagée des enfants, parlera à beaucoup…
Quand on la joue en live, c’est dingue comme les gens viennent me trouver et m’en parler, en s’y retrouvant souvent. En l’écrivant, j’ai pleuré des litres. En la faisant écouter à mes enfants, moi qui ai grandi dans une famille unie, j’ai pleuré des litres. Et au début, quand je la jouais en live, idem, qu’est-ce que je pleurais ! C’était à un tel point que ça en devenait problématique… je n’arrivais pas à la finir. Un jour, quelqu’un m’a donné un conseil : essaie de chanter cette chanson sans trop y penser, en te laissant simplement emmener par la mélodie et en la chantant comme une comptine. Ça m’a beaucoup aidé. Et merci à Charlie Winston, qui m’a convaincu de faire un piano voix sur cette chanson. Il n’y a pas de fioriture. C’est à l’os.
Le blues de la nuit blanche évoque vos insomnies, de façon presque festive…
C’est comme dans les marching bands, en Nouvelle-Orléans. J’aime jouer sur le contraste sucré salé entre une chanson joyeuse et un thème qui ne l’est pas forcément. C’était le cas avec la première que j’ai faite, S’il ne me restait qu’un seul jour, sur un reggae joyeux. Ou Bienvenue au monde, enlevé, joyeux, et qui parlait de la mort. Avec cette nouvelle chanson, c’est de l’autodérision sur mes nuits blanches.
Il suffit d’une chanson, la dernière de l’album, en est comme un résumé. Si dans la vie on traverse des épreuves, à la fin il y a de la musique et on chante…
Un jour, je suis avec mon « tourman », Loops. On est en train de répéter pour la tournée, on va manger une frite près de la place Jourdan. C’était l’époque où je rencontrais Charlie Winston, avec Dusty men. Et Loops me dit : « tu vois, lui, tout a explosé avec Like a Hobo… Parfois, dans le parcours d’un artiste, il suffit d’une chanson. » Cette phrase m’est restée dans la tête. Peu après, ma carrière prenait un tournant avec Dusty men, je me retrouvais à faire des émissions que je ne pensais jamais faire, je commençais à jouer dans des grandes salles. Il m’est arrivé une autre histoire, sur mon premier album. Je répétais à la Maison des Musiques, à Bruxelles. Un matin, j’arrive là-bas, et je vois posé sur la chaise sur laquelle je joue un énorme bouquet de tournesols, avec une carte, qui dit « merci Saule, j’ai un cancer et ta chanson Si est un bâton qui m’aide à marcher tous les jours, parce que je sais qu’il me reste peu de temps à vivre ». Je me suis rendu compte de l’utilité que pouvait avoir une chanson. Des fois, ça nous dépasse, on ne se rend pas compte de la portée. Des gens se sont mariés sur une de mes chansons. D’autres ont utilisé une autre de mes chansons à un enterrement. Les chansons accompagnent la vie des gens. Je me souviens que mon père, alors que le couple de mes parents traversait une crise sérieuse, est revenu un jour demander pardon à ma mère avec un vinyle de Sting et un bouquet de fleurs. Et il y avait la chanson Fragile.
Il suffit d’une chanson. Laquelle citeriez-vous, qui fut centrale, dans votre parcours de vie ?
Pendant la séparation avec la mère de mes enfants, à un moment donné, je me suis mis à écouter Bruce Springsteen. Il y avait une telle force qui émanait de lui que c’était quelque part le rock dont j’avais besoin pour me maintenir debout. Dancing in the dark a compté, dans ces moments-là. Il y avait ce côté : la vie va aller, t’inquiète, mec, Springsteen est là.
Avec Slow et Je prends mon temps, vous faites l’éloge de la lenteur…
Slow, c’est venu d’une anecdote. J’ai vu une maman expliquer dans un podcast que chaque matin, avec ses deux enfants, elle disait : « dépêchez-vous ! Lavez-vous les dents, dépêchez-vous ! Vos tartines, vos cartables, dépêchez-vous ! » Et un jour, un de ses gamins lui dit : « mais on se dépêche pour quoi ? » Cette phrase a complètement retourné la mère, qui s’est dit « mais il a raison, mon fils… » Qu’est-ce que ça change de ralentir le tempo, et de sortir de cette ambiance de stress, dès le matin ? Cette chanson vaut bien sûr pour moi. Je suis allé voir un comportementaliste. Qui m’a dit : « Regardez la personne en face de vous et essayez de vous caler sur son rythme. » C’est aujourd’hui ce que j’essaie de faire.