Le Divan: Clarisse Lepage

La nomade sédentarisée

2025 ? Année prodigieuse pour celle qui s’occupait de la communication du Théâtre de Poche jusqu’en juin dernier : elle donne naissance à une petite fille en juillet et devient directrice du Centre culturel d’Uccle trois mois plus tard. À 34 ans. Après un parcours qui l’a menée à travers toute la France, en République tchèque et à plusieurs postes à Bruxelles.

 

Les années à marquer d’une pierre blanche, Clarisse Lepage les collectionne. D’abord, il y a toutes
celles qui ont suivi sa naissance en Mayenne, il y a trente-quatre ans : « On déménageait tout le temps, au gré des changements d’affectation de mon père, dans l’industrie automobile ; de délocalisation en délocalisation, on a sillonné tout l’Hexagone. Avec en prime trois ans en République tchèque. Ce qui fait que je n’ai aucune région d’attache. » Ensuite, il y a 2008 et ce voyage scolaire à Paris : « J’avais 17 ans. On y a vu la pièce La Estupidez, avec Karin Viard et Marina Foïs. Et ça a été une révélation. Je me suis dit : “C’est incroyable que ça existe !” Après, pour les études, je suis allée vers la communication, parce que je considérais que ça me convenait bien, mais en y alliant la culture. Et durant tout mon cursus, j’allais au théâtre. Je m’y suis immergée. »


Puis, il y a 2015 et son arrivée à Bruxelles : « On était venu voir un spectacle au théâtre de Poche, dans le cadre de mon master en Culture, création artistique et développement du territoire, à l’Université du Littoral Côte d’Opale, à Dunkerque, après ma licence en Culture et communication.
J’ai trouvé le lieu génial et j’ai laissé mon CV. Et je suis venue, en Erasmus, faire un stage. Qui a duré plus longtemps que prévu. J’étais vraiment bien ici : l’ambiance, le dynamisme, plein de théâtres… J’avais très envie de m’installer quelque part puisque je n’en avais jamais eu l’occasion
auparavant. Alors je suis restée. J’ai travaillé durant cinq ans à droite et à gauche, toujours dans le culturel, et puis quatre ans comme responsable de la communication au Poche. Je m’y suis occupée aussi de coordination, lors des festivals d’Avignon, et c’est là que j’ai compris que j’avais envie de faire de la programmation.”


Du Poche au CCU, avec Ondine en prime
Enfin, il y a 2025 et la naissance d’Ondine, en juillet, et la nomination comme directrice du Centre culturel d’Uccle, trois mois plus tard. « Au Poche, j’avais annoncé mon intention de ne pas revenir après mon congé de maternité, parce que j’avais envie d’autre chose, de quelque chose qui “m’appartienne” un peu plus. Mon dernier jour, officiellement, c’était le 30 juin. Tout début juillet, aux
funérailles de Georges Lini, comédien et metteur en scène qui a beaucoup travaillé au Poche, un ami m’a glissé à l’oreille que le CCU allait chercher une direction, pour remplacer Tristan Bourbouze, qui repartait en France, et m’a encouragée à tenter ma chance. C’était un moment si particulier, si bouleversant que je me suis dit : “C’est l’émotion, il n’est pas sérieux !”. Et puis j’accouchais trois semaines plus tard, donc ça ne me semblait absolument pas le bon moment pour
me lancer là-dedans. Mais ça a aiguisé ma curiosité et j’ai vu l’annonce : le dossier de candidature n’était pas si inaccessible, en termes de temps à y consacrer. Je me suis dit : “Tiens, je pourrais faire l’exercice avant d’accoucher. C’est toujours instructif, ce serait intéressant d’avoir leur retour, pour quand, dans dix ans, ils chercheront une nouvelle personne.” »


Sauf que. « Contre toute attente, début septembre, je suis sélectionnée pour l’examen écrit, qui dure trois heures. Je l’ai passé, avec huit autres candidat(e)s et toujours dans le même état d’esprit : une expérience pour le futur. J’en suis sortie avec le sentiment que mes réponses manquaient sans doute de maturité, donc je ne me faisais pas trop d’illusions. Mais on m’a annoncée ensuite que j’étais attendue pour l’entrevue avec le jury. Puis pour un deuxième entretien. Chaque fois, j’étais persuadée de m’être bien battue mais de ne pas avoir convaincu. En fait, tout le début de notre vie de famille s’est organisé autour du projet de peut-être intégrer l’équipe du CCU : j’ai allaité Ondine dans la Cambio, devant le Centre culturel, juste avant l’examen écrit, elle a eu ses premiers
biberons avant les deux entretiens oraux et mon mari faisait des tours avec elle dans le parc de Wolvendael en attendant que je sorte… »

 

Rassembler, bouleverser, rassurer et rester indépendante
Qu’elle sorte gagnante, donc, au final : Clarisse Lepage est bel et bien la nouvelle boss du
Centre culturel d’Uccle. Faisant du CCU une institution dont la direction est 100 % féminine –
Olivia Bodson est présidente du Conseil d’administration et Odile Margaux est échevine à la Culture. Mais avec quelle ligne ? « Mes envies de programmation restent pas mal théoriques pour l’instant, puisque la saison 2025-2026 a été lancée avant mon arrivée. Donc, c’est avec celle de 2026-2027 qu’elles seront davantage mises en pratique. Mais j’ai postulé avec le projet d’être dans
la continuité de ce qu’avait proposé Tristan. Évidemment que je vais y mettre ma patte et que je n’aurai pas le même avis que lui sur tout. Mais j’ai envie de choses qui rassemblent.

Qui font qu’on vient ici même si on ne connaît pas le spectacle mais parce qu’on fait confiance au CCU et qu’on en sort en se disant : “Je n’avais jamais mis les pieds dans un théâtre et c’était incroyable !” Comme ce que j’ai vécu à 17 ans, avec Karin Viard et Marina Foïs ».


Cette programmation sera articulée autour du « théâtre, dont celui d’objets et de marionnettes, dont je suis fan… D’un maximum d’imaginaires, variés et bouleversants ». En respectant, à la scène comme en coulisses, « un équilibre ». À son image : entre douceur et détermination. Parce que « je dois rassurer tout en gardant mon indépendance. Je viens d’une famille plutôt modeste, avec à la base une culture plutôt mainstream. J’ai toujours beaucoup travaillé pour compenser cette espèce de problème de légitimité que je pouvais avoir. Je suis donc très heureuse de pouvoir programmer, c’est ça que j’avais vraiment envie de faire, mais après tout ce que j’ai fait pour y arriver, je ne vais pas me laisser dicter ma programmation. Je sais pourquoi je suis là. »

 

Uccle et sa formidable mixité
Et « là », ce n’est pas que le CCU. C’est aussi la commune, où elle a habité dès 2015, avenue de Fré, avant de s’exiler à Forest et de revenir à Uccle, côté du Bourdon, « où on retape notre maison ». En fait, « c’est une commune très intéressante, très mixte, avec de grands écarts de richesse. Géographiquement, les espaces ont du mal à communiquer les uns avec les autres et ça va être
tout le défi du CCU : en tant que centre culturel, parvenir à faire dialoguer ces territoires. Depuis trois ans, un travail très impressionnant de maillage du tissu associatif sur le territoire d’Uccle
y a été effectué, avec une équipe formidable et pleine de ressources et d’idées qui y est dédiée. Je n’ai aucun doute sur le fait que l’action culturelle générale du CCU va s’installer de plus en plus et qu’on va être reconnu pour ça. ».

 

Ses lieux fétiches à Uccle ? « Mon endroit favori, c’est le bois du Verrewinkel, où je promène ma chienne, Vera, chaque matin. Quelle que soit la saison, c’est magnifique, je ne m’en lasse pas. Sinon, je vais souvent avec mes copines prendre le thé ou le café chez Poz, rue du Postillon. Et puis, avec Ondine, on adore admirer les paillettes de Mayflower, le fleuriste de la rue du Doyenné : elles brillent partout ». Comme les pierres blanches qui marquent certaines années.
Pour Clarisse Lepage et sa tribu, pour le CCU, son équipe et son public, celles à venir ne devraient
pas y déroger.