Avec ce spectacle tranchant signé Hugues Duchêne pour Le Royal Velours, le public est plongé dans la nuit du 4 août 1789, bascule de l’Ancien Régime. Seul en scène, un Maxime Pambet, impressionnant, incarne plusieurs figures et implique les spectateurs. Immersive, la pièce fait résonner passé et présent : quels privilèges abandonnerions-nous aujourd’hui ? Rencontre avec son créateur.
Quel a été le point de départ de ce spectacle ?
Après Je m’en vais mais l’État demeure, fresque collective consacrée au premier mandat d’Emmanuel Macron, j’avais envie de changer de forme : passer du marathon au sprint, du collectif au seul-en-scène – ou presque. Mais je voulais surtout sortir du déclinisme ambiant qui entoure la politique française. En lisant le roman historique de Bertrand Guillot, L’Abolition des privilèges, j’ai eu un déclic : et si la Révolution française pouvait nous rappeler que « tout n’est peut-être pas perdu » ? Le livre m’a d’ailleurs été offert à la fin d’une représentation par son auteur, qui m’a dit : « C’est un peu comme vous, c’est romancé mais documenté. » Cela a résonné immédiatement avec mon travail. J’y ai vu un antidote au pessimisme, une manière de penser notre époque – entre crise écologique et mouvements sociaux comme les Gilets jaunes – à travers un moment où l’histoire s’accélère et bascule.
Pourquoi vous être focalisé sur la seule nuit du 4 août 1789 ?
Parce que c’est une nuit de bascule, presque irréelle. Alors que la Grande Peur secoue les campagnes, l’Assemblée constituante décide, dans une sorte d’élan collectif, d’abolir les privilèges
féodaux. Tout se joue en quelques heures, dans une effervescence incroyable. Au théâtre, cela devient une matière dramatique idéale. Dans un dispositif quadri-frontal, le public entoure la scène et se retrouve symboliquement réparti entre Tiers-État, Noblesse et Clergé. Maxime Pambet
incarne à lui seul cette multitude de voix – députés, figures historiques – qui, dans une surenchère presque vertigineuse, renoncent à leurs propres privilèges. C’est un duel déclamatoire permanent, un moment d’ivresse politique où la parole fait tomber un monde. Plus de deux siècles nous séparent de cette nuit, mais les échos sont frappants : hier comme aujourd’hui, « les paysans n’en peuvent plus d’être écrasés ». La grogne du peuple demeure, même si elle prend désormais d’autres formes – lutte contre les inégalités, traque des paradis fiscaux, urgence climatique ou fractures sociales.
Lequel de vos privilèges seriez-vous prêt à abolir ?
C’est précisément la question que pose le spectacle, et chacun y répondra à sa manière. Derrière cette reconstitution historique, il y a une interrogation très contemporaine : nous sentons tous le
besoin d’une refonte du système, mais comment passer à l’acte sans risquer l’effondrement ? En même temps, le spectacle assume un étrange optimisme : il montre que des renoncements
sont possibles, même chez ceux qui bénéficient du système. Peut-on imaginer une nuit du 4 août au XXIe siècle ? Ce n’est pas une leçon, mais une invitation à réfléchir – collectivement.
Question subsidiaire : pourquoi aller au théâtre aujourd’hui ?
Parce que c’est l’un des rares endroits où l’on éteint son téléphone (rire). Où l’on décide d’offrir son attention, sa concentration, à quelqu’un qui parle en direct, ici et maintenant. En échange, on espère repartir avec une émotion forte et une pensée enrichie. Le théâtre reste un lieu de liberté où
l’on peut encore confronter des idées, avec exigence et humour.
La démonstration est d’une précise érudition historique, d’une interpellante actualité, et d’un esprit caustique, accessible à tous, sans distinction de classe !
