Après vingt-cinq ans loin des planches, il y revient dans “Encore une journée divine”, seul-en-scène qui tutoie la folie des hommes.
En 1976, François Cluzet débutait sur les planches dans Pour cent briques, t’as plus rien. Il avait vingt ans et une certitude chevillée au corps : celle qu’il consacrerait sa vie à ce métier.
Un demi-siècle plus tard – et après vingt-cinq ans d’absence – il revient au théâtre dans un seul-en-scène, Encore une journée divine. Ou l’histoire d’un psychiatre au bout du rouleau, interné … en psychiatrie. L’occasion d’une mise en abyme inquiétante et drôle dans laquelle Denis Michelis, l’auteur, ne voyait que lui. “Il m’a dit que si j’étais partant, il le faisait et sinon, il ne le faisait pas. C’est plus que atteur, mais en même temps, je me suis demandé “Pourquoi ?” Être désiré, nous, les acteurs, on fonctionne à ça. En lisant ce texte, j’ai tout de suite vu qu’il y avait quelque chose. Surtout, c’est dense. Je voulais revenir au théâtre, mais pas avec un truc facile. Encore une journée divine, j’ai trouvé ça riche, complexe. Il y avait beaucoup de boulot, mais c’était exactement ce que je voulais.
Et l’idée d’être seul en scène ?
Je me rendais compte qu’il y avait beaucoup de responsabilités. D’ailleurs, avec le recul, je me dis que je ne referai plus un truc seul. Le bonheur, c’est d’avoir le regard du partenaire, de partager un spectacle, les rires, les applaudissements. Je n’ai pas eu le trac parce que je me suis dit que j’étais bien entouré : un bon texte, un bon metteur en scène, des décors de grande qualité…
Le plaisir de la scène est donc intact ?
Oui. Je savais que l’essentiel serait d’exister en vieillissant. Qu’il fallait que les choix soient les bons pour ne pas user les metteurs en scène et le public et disparaître comme un “has been”, en jouant toujours le même rôle. C’était le danger. Donc, j’étais quand même relativement avisé. Peut-être que c’était un instinct, un bon sens. J’avais aussi la volonté de tourner le dos à tout ce qui était compliments, honneurs, ego et tout ça. Je me disais que c’était pour les fins de carrière ! Je me méfie beaucoup du côté “amoureux de soi-même”. J’avais vu mon père qui avait été assez prétentieux et qui avait quand même foutu une bonne partie de sa vie en l’air à cause de ça. On est très inspiré par ses parents, vous savez…
Robert est un filou
Dans la pièce, il est beaucoup question, d’ailleurs, du rapport aux parents en psychanalyse. En quoi êtes-vous d’accord avec certaines des théories de Robert, votre personnage ?
Cette pièce parle de psychanalyse et, aussi, de notre époque. Je n’ai pas la culture pour vous faire le tour de la pensée humaine depuis vingt siècles, mais je sais qu’aujourd’hui, il y a une espèce de rigueur très malsaine qui fait qu’on est pour ou qu’on est contre. La nuance n’existe plus. Dans la pièce, ce type exprime ça. Il dit tout et le contraire. Ensuite, c’est toujours intéressant les psychopathes, parce qu’ils sont complexes. Enfin, chez Robert, il y a cette espièglerie, cet esprit moqueur. C’est un filou. C’est un psychiatre qui a en face de lui un psychiatre. Il sait très bien que s’il montre à l’autre qu’il est en pleine forme, qu’il a de l’humour, de l’esprit, on comprendra qu’il ne souffre pas et qu’il n’a rien à faire là . Et donc, qu’on va le laisser sortir.
Marivaux disait – c’est une phrase que vous aimez, je crois – que les acteurs sont ceux qui font semblant de faire semblant…
Je trouve que c’est la plus belle phrase de ce métier. Il y a deux écoles : il y a les mauvais qui font semblant, et puis il y a les bons, qui font semblant de faire semblant. C’est très difficile parce que ceux qui font semblant ont autant de succès que ceux qui font semblant de faire semblant (rires). Les fausses larmes, on ne me les fait pas, à moi : pour faire pleurer les gens, il faut que ça parte de là (il montre le plexus solaire, NdlR), il faut être soi-même très ému. Il y a aussi cette phrase de Sacha Guitry – et lui, je l’aime moins à cause de l’Occupation – qui dit “nous sommes tous des comédiens sauf quelques acteurs”. Je pense que c’est assez vrai. On ment tous pour se protéger, sauf les acteurs qui mentent, par définition. Un acteur, s’il se raconte des craques, s’il ment, il va se prendre les pieds dans le tapis avec l’authenticité. Moi, je ne fais pas ce métier pour jouer, je fais ce métier pour vivre. Et tous ces personnages me donnent l’impression que ma vie est pleine comme un oeuf.
Sur le bandeau du livre dont la pièce est l’adaptation, on peut lire “pour son retour au théâtre, François Cluzet attendait le bon texte”. Pendant toutes ces années, on vous a proposé des choses et vous avez souvent dit non ?
Oui, on m’a proposé beaucoup de choses. Vous savez, des mecs qui ont mon âge, aujourd’hui, qui sont un peu “bankables”, un peu connus, il n’y en a pas tant que ça. Dès que le rôle a soixante piges ou soixante-dix comme je les ai aujourd’hui – mais disons que je ne les fais peut-être pas – tout de suite, vous êtes en tête de gondole. Si Daniel Auteuil ne le fait pas, qui y a-t-il d’autre ? Ben Cluzet (rires). J’ai joué les fils, puis les pères et maintenant, on me propose des rôles de grands-pères.
C’est dans l’ordre des choses !
Tout à fait. Je m’apprête à être grand-père… Je le disais tout à l’heure, on vit dans le désir. Sur les scripts, trente pages, c’est trente minutes de film. Si, au bout de trente pages, il n’y a pas un truc qui vous a séduit, ce n’est pas la peine d’aller plus loin. Les pièces, c’est encore plus court : quatre ou cinq pages de dialogue, si c’est mal écrit, vous le voyez tout de suite. Une bonne pièce, il faut la lire deux ou trois fois avant de la comprendre. C’est ce qui s’est passé dans le cas de Encore une journée divine. Jouvet disait : “Tu choisiras quand tu auras le choix”. Dès lors que tu as le choix, tu fais ce que tu veux. Bref, ça a duré pendant vingt ans. Mais là , pour la pièce, j’ai tout refusé. Je ne peux faire qu’une chose à la fois. Je ne suis pas assez intelligent…
Choisir d’y aller, c’était donc renoncer…
Oui, et je ne m’en rendais pas compte au départ. J’avais dit oui à Alexandre Astier pour Kaamelott, parce que ça m’amusait. Et aussi à Stéphane Demoustier pour L’inconnu de la grande arche. Mais, finalement, quand j’ai commencé à apprendre le texte, je les ai appelés pour dire que je ne pouvais pas. Je n’ai jamais été pour faire plusieurs trucs en même temps. Parce que je suis assez feignant. Ma femme dit plutôt que je n’aime pas remplir le vide. J’adore la solitude, je suis un contemplatif. Quand j’étais cafardeux – ce qui a été le cas une grande partie de ma vie – j’allais dormir. Comme ça, je ne souffrais pas. Quand je débutais dans ce métier, je n’avais rien à foutre, je me sentais inutile, triste, l’amour n’était pas là , alors que c’est le seul transport intéressant…
Cela a duré longtemps ?
Oui, j’ai été mal longtemps, j’ai vécu une enfance qui m’a pas mal handicapé. Parce qu’à la différence de mon frère, j’ai fait un métier qui voulait que je remue tous ces souvenirs. On me demandait l’émotion. Après, j’aurais pu me blinder, mais je n’aurais pas fait cette carrière-là . Et surtout, j’aurais chié un peu sur mon métier. Que, dans la vie, les gens se blindent, je le comprends : ils ont peur d’être agressés. Mais si vous êtes blindé, vous n’avez rien à faire sur scène. Les gens viennent vous voir à poil, avec des sentiments exacerbés.
“Brel sur scène, c’était colossal”
En 2011 sortait “Intouchables”. Vous subissez encore aujourd’hui les répliques du séisme qu’a été ce film ?
Bien sûr. C’est le seul film que les gens qui ne vont pas au cinéma ont vu et qu’ils ont apprécié. Les scores de télé sont déments. Le film a fait 52 millions d’entrées dans le monde. À Pékin, on m’arrêtait pour me demander des autographes ; à Moscou, on m’offrait du caviar. Il faut dire que le film est intéressant. Omar est très drôle et les situations d’amitié fonctionnent. Omar est un mec intelligent, de bonne foi, très généreux, sain : si vous n’êtes pas pote avec un type comme ça, allez vous rhabiller. Moi, en face, je savais ce que j’avais à faire : j’étais son premier spectateur, je lui disais toujours “tu joues pour nous deux, Omar, moi, je ne peux rien faire”. Quand j’ai lu le script, j’ai compris qu’il fallait que je fasse preuve d’abnégation. C’est un peu prétentieux, mais je me suis dit qu’humainement, ça allait me faire du bien. Il fallait admirer l’autre, point. Et si vous n’avez pas de coeur, allez vendre des pommes de terre.
Il paraît que voir Brel sur scène vous a bouleversé. Que vous vous êtes dit “alors, donc, on a le droit”. Jusque-là , ce n’était pas quelque chose de concevable ?
Ça m’a terriblement marqué, traumatisé dans le bon sens. Je l’ai vu chanter, en hurlant, “L’inaccessible étoile”, en sueur, les larmes aux yeux. Ce type-là , on avait l’impression qu’il allait crever en scène, c’était colossal. J’ai trouvé ça d’une telle impudeur que ma première pensée, ça a été “p**, il va se faire engueuler par ses parents”, parce que je savais que moi, je ne pouvais pas me permettre ça. Ma mère était partie, on vivait avec mon père qui était dépressif et l’envie de pleurer, elle était là sans arrêt. Mais il n’en était pas question, mon père ne l’aurait pas accepté. En plus, à la fin de sa chanson, Brel reçoit une standing ovation de vingt minutes. Là , je me suis dit : je veux faire ça. Après, j’ai toujours essayé de m’approcher de son talent, mais ça, c’est une autre paire de manches. Mais ce qui compte, ce n’est pas d’égaler les grands, c’est le chemin. Qui on fréquente, qui on aime, qui on admire, à qui on veut ressembler… Ça délimite les choix et les engagements.