Avec La Crèche : mécanique d’un conflit, François Hien analyse les enjeux politiques, médiatiques et sociaux de l’affaire du voile à la crèche Baby-Loup (2008–2014). Inspiré de ce fait divers très médiatisé, le spectacle propose une histoire émouvante qui questionne et invite à une réflexion collective.
Pourquoi avoir choisi ce sujet ?
« En 2016, j’ai décidé de m’intéresser de près à cette histoire très médiatisée : l’affaire Baby-Loup. Dans une petite ville des Yvelines, une employée de crèche est licenciée pour avoir refusé
de retirer son voile. Mais derrière ce résumé se cache une histoire frappante. Pourquoi, par exemple, cette salariée revenait-elle après cinq ans de congé de maternité ? Que s’était-il passé
pendant ces années ? Ces questions, qui planent sur toute l’affaire, nourrissent le suspense du spectacle et trouvent leur éclairage dans sa partie flash-back.
À travers la presse, certains ont sciemment choisi d’instrumentaliser cette histoire pour illustrer
l’islamisation des banlieues françaises ; et d’autres pour prouver qu’elle était un exemple flagrant
d’islamophobie. Je trouvais fascinant qu’une même affaire puisse devenir le symbole de camps totalement opposés. En réalité, comme mon enquête me l’a montré, les deux interprétations étaient fausses.
En définitive, ce qui m’intéressait, c’était de montrer comment un fait divers devient une fiction collective, une histoire romanesque peuplée de personnages forts, traversée par les regards politiques et médiatiques qui s’y projettent. Et pour raconter cela, il me semblait que le théâtre – qui
reconstitue les rouages de l’histoire au présent – était le meilleur outil. »
Aviez-vous une démarche particulière pour aborder le terrain ?
« Dans l’écriture de cette pièce, je n’avais pas vraiment de méthode d’enquête au sens strict. Tout s’est fait plutôt le nez au vent, en me laissant porter par les lieux, en essayant d’en saisir l’atmosphère, les rythmes, les voix.
Ce sont surtout les rencontres qui ont compté : des moments parfois très brefs mais intenses, qui deviennent la matière à partir de laquelle les personnages de fiction prennent forme.
L’un d’eux, Moufida, fait exception. C’est un personnage presque directement inspiré d’une femme que j’ai rencontrée à Chanteloup et qui m’a profondément ému. Elle traversait une période très
difficile et avait besoin de parler.
Des mois plus tard, au moment de l’écriture, le personnage de Moufida s’est imposé presque naturellement, trouvant d’elle-même sa place dans la fiction. »
Peut-on caractériser votre théâtre de « sans bouc émissaire » ?
« Sans doute. Durant les trois heures de dépliage de cette affaire nationale je tente de montrer sans pathos à quel point les oppositions de principe et autres principes irréductibles construisent le malheur de la société civile. Parce que l’esprit du spectateur y est toujours en tension et en mouvement, toujours porté à se questionner. Parce que je montre à quel point les laïcards font du mal. Parce que je n’occulte pas la justesse des combats féministes, mais questionne les formes qu’ils doivent prendre aujourd’hui. Pendant les premières scènes, on sent une gêne circuler dans
la salle. Puis, peu à peu, le public s’unifie, et quelque chose se détend.
Enfin, les rires surgissent, parfois là où on ne les attend pas. Dans la dernière scène, le public devient figurant : les lumières se rallument et tous les spectateurs incarnent les habitants du
quartier réunis pour débattre. C’est un moment très fort. »
Il y a alors le texte, dans toute sa nuance, de François Hien qui déplie, sans jamais juger, ni faire la morale, les ressorts d’un conflit — ceux d’un « piège sans auteur » dans lequel chacun, peu à peu, est tombé.
La première venue en Belgique d’un maître de l’écriture théâtrale.
