L’Odeur de la guerre: le seul-en-scène uppercut de Julie Duval ***

Par Catherine Makereel (Le Soir – 02/02/26)

La guerre peut avoir une odeur de poudre et de poussière de décombres. Mais elle peut aussi sentir le talc, le camphre, la transpiration et le cuir des gants de boxe. C’est en tout cas ce cocktail olfactif qui imprègne le seul-en-scène de Julie Duval, L’odeur de la guerre, performance sportive où la comédienne raconte son histoire comme on danse sur un ring.

 

 

Jab – Cross – Hook. Uppercut – Hook – Cross. Julie Duval balance les mots comme elle jette des crochets, sautille autour de son histoire comme on virevolte autour d’un punching-ball. Si la comédienne évolue sur scène comme on appréhende un ring, c’est parce que tout dans son histoire ramène à la boxe. Parce que c’est la boxe qui lui a permis de s’émanciper de tout ce qui l’entravait et de trouver sa juste place dans la vie, c’est par la boxe qu’elle va nous conter sa trajectoire. Pieds nus, en brassière et short noirs, la comédienne nous entraîne dans un véritable corps-à-corps avec son passé, ses origines sociales, son bagage familial, ses frasques scolaires, les agressions, les traumatismes, la fuite à Paris et le théâtre qui, comme la boxe, va l’aider à se reconstruire.

 

Sur la scène, un banc pour seul décor. C’est là qu’on découvre une jeune femme sur le point de monter sur le ring pour son premier championnat de boxe thaïlandaise. Dans l’attente du combat, les souvenirs se pressent dans sa tête : son enfance dans le sud de la France, du côté de Fréjus ; une mère paumée, obnubilée par son chien, caniche à qui elle parle plus qu’à sa fille ; un père autoritaire, voire abusif ; une adolescence à jouer les cagoles avec les copines ; les impasses de l’école ; une sortie en boîte qui tourne mal ; une agression qui a meurtri à vie ; le rêve fou de démarrer une autre vie à Paris ; la découverte du cours Florent et les stéréotypes sexistes qui nourrissent le théâtre. Et puis, bien sûr, la boxe qui va exorciser les doutes et les rages emmagasinés au fil d’un parcours de vie heurté, traversé par les injonctions sociales, de classe, de genre, etc.

 

Un jeu viscéral

Avec une énergie hallucinante mâtinée d’une hargne à fleur de peau, Julie Duval parvient à faire vivre, seule sur scène, une dizaine de personnages. Avec quelques rares accessoires – des chaussures à talon ou un punching-ball – elle déploie un jeu caméléon. D’une simple intonation de voix, d’une infime modulation dans l’accent, la boxeuse se transforme en un clin d’œil. Son corps lui aussi accomplit d’imperceptibles transformations à mesure qu’elle incarne sa mère, une copine, un prof. Rythmée par des changements de lumière qui sculptent l’espace selon les moments phares de ce récit autobiographique, la mise en scène se veut résolument épurée, laissant toute la place au jeu physique et viscéral de la comédienne.

 

Le théâtre et la boxe fusionnent sans cesse pour véhiculer le feu qui anime cette guerrière des temps modernes. Traversée par la violence, la colère, les blessures intimes, l’humour, la gourmandise de vivre, L’odeur de la guerre raconte les combats d’une vie ordinaire. Une lutte permanente contre les non-dits, les assignations, les freins en tous genres. Sincère et drôlement vivant, le spectacle dresse le portrait d’une jeune femme qui se bat pour exister et s’inventer. Après avoir triomphé au Festival d’Avignon puis à La Scala à Paris, ce seul-en-scène parcourt désormais la Belgique. Après Wolubilis, c’est le centre culturel d’Uccle que cette combattante hors normes devait mettre KO sauf qu’on apprenait cette semaine que Julie Duval, enceinte, avait décidé de céder sa place à Cécilia Anseeuw sur scène. « Toutes deux partagent la même insolence, la même rage, la même énergie », rassure l’équipe du centre culturel.